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L’Imposture

Je reviens tout juste de la première du film l’Imposture d’Ève Lamont, présenté aux RIDM. Ève Lamont est reconnue pour son cinéma militant et ses positions féministes. J’avais une certaine idée du genre de film qui m’attendait. Je suis surprise de ressortir de ce film ébranlée dans certaines de mes idées préconçues et surtout touchée par la façon dont les personnages qu’elle nous présente arrivent à mettre en mots leur réalité dans un propos touchant et réfléchi. La relation que la réalisatrice a construit avec ces femmes crève l’écran et donne à ce film une profondeur et une finesse dans le propos.

En bref, Ève Lamont a choisi de faire un film sur l’après-prostitution et sur l’absence de ressources pour soutenir celles qui ont choisi de s’en sortir.

Au coeur de ce film aux personnages nombreux, une jeune femme, mère de famille et ex-prostituée qui retourne aux études et dont la force de caractère impressionne. Il faut voir ce petit bout de femme marcher la tête haute, parler de son passé et surtout prendre en charge son avenir avec toutes les ressources possibles. Plusieurs témoignages bouleversants se succèdent dans ce film et brossent un portrait des multiples visages de cette réalité. Il y a des phrases qu’on entend, comme des révélations, des phrases coup de poing pour nous rappeler des évidences : «La prostitution c’est un viol consentant où un homme a une relation sexuelle avec une femme qui n’en a pas envie. Seul l’argent vient donner bonne conscience et légitimer ce viol.» Des phrases coup de poings : «chaque fois qu’il m’étranglait»…

Mais pour moi la révélation de ce film reste l’anthropologue Rose Dufour et son discours qui fait vraiment réfléchir. L’«imposture», c’est son expression. Son discours prône l’abolition de la prostitution. Pas la légalisation. Pas la sécurité par la construction de bordels et de quartiers supervisés. L’abolition, point. Ses conclusions se basent sur une recherche-action vraiment inspirante où celle-ci a choisi d’offrir son aide aux ex-prostituées. Tout y passe : magasinage de vêtements d’hiver pour les enfants, aide financière aux études, accompagnement, thérapie. Elle se place en pleine action, au sein de l’organisme qu’elle a fondé,  La maison de Marthe et se plonge dans la réalité des femmes pour en faire le portrait. On la sent totalement engagée, empathique, réconfortante comme une mère et prête à défendre son point de vue devant n’importe quelle foule.

Dans le film, la réalisatrice a décidé de lui donner une place de choix et d’utiliser son argumentaire comme colonne du message politique. Présente à la fin du visionnement, celle-ci a répété au public ce pourquoi elle se bat : «La vraie révolution, c’est l’abolition de la prostitution. On dit que c’est le plus vieux métier du monde. C’est faux, la vérité c’est que c’est la plus vieille forme de violence contre les femmes.»

Dur à dire ce feeling qu’on ressent à l’écoute du film. Autant j’avais l’impression de déjà savoir ce qu’on m’a dit. Autant, les témoignages des personnages ont mis des mots précis, réfléchis, sentis sur des réalités qui, je le réalise, me semblaient des fatalités. Des malheureuses fatalités. Et c’est là la force de ce film, c’est de nous faire réaliser le non-sens de cette imposture. Et heureusement, ce film nous fait réfléchir sans oublier de nous émouvoir. Se mêlent l’humain et le politique et c’est tant mieux.

Entendons-nous, l’Imposture n’est pas un chef-d’oeuvre cinématographique. C’est un film fort et utile et juste ça, c’est beaucoup.

Après la projection, sont montées sur la scène, Rose Dufour ainsi que deux des femmes ayant témoigné dans le film. (dont j’ai oublié le nom, je m’en excuse) La foule s’est levée, pour les applaudir. Une ovation debout.

Le film sera présenté à nouveau aux RIDM samedi et suivi d’une discussion. J’ai presque envie d’y retourner, question de confronter les idées qui bouillent présentement dans ma tête au débat qui sera animé j’en suis sûre.

La bande-annonce ici.

Décrocher? Oui, c’est possible

Je me rappelle que quelqu’un m’avait dit un jour : «Si tu veux être une bonne productrice et être capable de tenir le rythme que tu as présentement, ça va te prendre des vraies longues vacances pour décrocher». Quelques jours après mon retour d’une petite mais fabuleuse semaine de vacances, je confirme la théorie : les gens reposés sont des gens heureux.

Photo : Audrey Mailloux

Photo : Audrey Mailloux

Cette année, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour profiter de ce repos bien mérité en plus de relever quelques défis personnels. Premier défi relevé : une semaine de silence total sur les réseaux sociaux. Je ne me pête pas les bretelles trop fort : avec un réseau internet qui étend ses tentacules jusqu’au chalet et un iphone sous la main, je n’ai pas pu m’empêcher quelques coups d’oeil. Mais rester voyeur quand on a l’habitude de changer de statut trois fois par jour est pour moi une belle confirmation qu’on peut être intense et assidu sans être pour autant dépendante. L’an prochain : je coupe tout!

Voici donc, en condensé, les trucs lus ailleurs et appliqués pour ces vacances ou les leçons apprises :

-prendre le risque de présumer que vous aurez le temps et l’argent. Une fois l’engagement pris, tout s’enligne en fonction de vos plans, votre esprit a intégré les vacances à l’horaire, c’est subliminal, ça ira, c’est sûr. Si vous attendez le bon timing, il n’arrivera jamais.

-Ajouter une signature de courriel préventive pendant 10 jours précédant le départ qui indique aux gens que vous partez en vacances et qu’ils doivent vous rejoindre s’ils ont un dossier urgent à régler avant. Si vraiment vous gérez du feu : trouver quelqu’un qui a un bon jugement, qui prendra vos courriels et qui prendra la décision de vous déranger dans votre paradis à un numéro gardé secret pour tous les autres.

-Garder minimum une journée pleine de commissions avant le départ. Éviter de régler des dossiers de job jusqu’à quelques heures avant le départ, la meilleure façon de passer les premières heures de char en mode «qu’est-ce que j’ai oublié» (dans mon cas c’était le haut de maillot, et je ne suis pas une fan de monokini…)

-Mettre dans un document word «to do retour de vacances» toutes les choses qui nous passent par la tête durant la semaine avant le départ. Penser à ce qui peut attendre plutôt que de tout vouloir faire avant de partir. Votre tête doit se vider entièrement dans cette liste avant le départ

-Être réaliste par rapport à ce que vous pouvez faire autant avant de partir que pendant vos vacances. Il est possible que pendant deux jours, rien faire soit la chose que vous avez le plus envie de faire : faites-le donc.

-Le conseil le moins sexy : prévoyez du temps pour clancher votre lavage et le ramassage à votre retour, avant de recommencer à travailler. Ça vous évitera de retourner au boulot avec une maison à l’envers, un sleeping bag qui sèche dans votre douche et du sable de plage à la grandeur.

Photo : Audrey Mailloux

Et pour terminer, pas de recette magique pour ça : des amis trippants, du vin et tout ce qu’il faut pour se détendre, un chalet, la plage, ce qui vous plaît quoi. Bonnes vacances.

Où est rendu Sony à 14 1/2?

Ce matin, c’est @manuchretien qui me fait découvrir la bande-annonce du prochain film de Podz via twitter.

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce film s’annonce puissant.

Cette bande-annonce m’a fait avoir une pensée pour cet été de 2002 passé au sein du programme Trio de la base de plein-air des Scouts de Montréal. Le mandat était simple : faire vivre à des jeunes une semaine dans un camp de vacances. La réalité était tout sauf simple : des jeunes de la d.p.j, avec un (des) trouble de comportement, issus de familles défavorisées, des ti-tough, des pockés de la vie, on en a vraiment vu de toutes les couleurs.

À nos cotés pour nous aider dans cette expérience intense qui nous dépassait souvent, notre boss, Roxanne qui s’appelait Tam-Tam pour l’été. (oui, je sais les noms de camps ça vieillit très mal) Quand j’ai vu la bande-annonce, ça m’a rappelé le petit Sony. On l’avait eu deux semaines au camp. J’étais sa monitrice pour la deuxième semaine. Le soir, Sony montait jusqu’à notre tente nus pieds dans le bois et me disait qu’il ne pouvait pas s’endormir. J’allais m’étendre sur la base de bois de sa tente, à coté de son lit, en le regardant plier entre ses doigts la photo de sa mère. Le matin, les 30 minutes entre le campement et les médicaments qui l’attendaient à la cafétéria étaient critique. Le chaos. C’est là que Sony menaçait d’exploser. Un soir, ma boss a dû se résoudre à le renvoyer chez lui. Je me rappelle comment elle le prenait mal. Aucun jeune ne lu avait jamais résisté. Sauf Sony. Et comme il venait de passer une demie-heure à me menacer moi et les autres campeurs de 7 ans en lançant des bûches, ça commençait à être dangereux. Après que sa mère soit venue le chercher sans vouloir savoir ce qui s’était passé ni descendre de la voiture, on s’est souvent demandé comment finirait le petit Sony. Je me le demande encore aujourd’hui.

Et si Podz nous livre un film aussi fort que cette bande-annonce je pense que plusieurs personnes vont frapper un mur en réalisant dans quelle détresse peuvent se trouver des enfants. Vivement qu’une production de qualité fasse oublier le démagogique «Les voleurs d’enfance» qui reste à mon grand désarroi un des documentaires québécois ayant récolté le meilleur box-office.

L’argent invisible des télés spécialisées

En faisant ma revue de blogues de la semaine, Jules.tv attire mon attention sur cet article : La télé féminine plus payante que les sports.

Pas de grandes surprises dans cet article sinon qu’il nous rappelle la hausse constante des profits des chaînes spécialisées.

Pour l’année financière se terminant le 31 août dernier, les télés spécialisées ont généré des profits avant intérêt et impôts de 728,7 millions en 2009, une hausse de 80,5 millions (+12,4%) par rapport à l’année précédente. Leur marge de profit a encore augmenté, passant de 22,1% à 23,5%.

Astral, qui n’a pas voulu commenter les états financiers rendus publics par le CRTC, détient trois des quatre chaînes spécialisées francophones les plus rentables en 2009: Canal Vie (18,2 millions), Canal D (17,3 millions) et Séries+ (16,6 millions). Seul RDS, propriété de CTVglobemedia, parvient à s’insérer dans le top 4.

Par contre, il y a des ces chiffres, qu’on banalise un peu trop rapidement, et je crois que c’est le cas ici. Alors que les règles du financement de la télévision viennent de changer significativement avec le nouveau Fonds des médias, certaines irrégularités semblent avoir été acceptées comme une norme. C’est le cas du mythe de la chaîne spécialisée qui manque de moyens.

«C’est pas des gros budgets, c’est pour les chaînes spécialisées», cette phrase, on l’entend régulièrement dans les boîtes de production. À la négociation des contrats, au moment d’annoncer à l’équipe un nombre famélique de jours de tournage, quand vient de le temps d’écourter la post-production. C’est une banalité, l’évidence des évidences.

En ces temps de mutation du monde de la télévision, il est un peu surprenant de ne voir aucun producteur privé monter aux barricades pour réclamer des chaînes spécialisées qu’elles investissent plus de leurs profits dans le contenu et dans les enveloppes de production des émissions qui font leur succès.

Reprenons les chiffres énoncés plus haut et imaginons les possibilités :

Imaginez un Canal Vie qui traiterait vraiment de la vie à son sens large et non en le résumant à l’installation de o’gee dans une maison de la Rive-Sud. Imaginez ce même Canal Vie qui déciderait de financer des séries documentaires de fond sur des sujets qui touchent les femmes. Imaginez, Ô audace, que Canal Vie choisisse volontairement de faire découvrir aux femmes d’ici les réalités de femmes d’ailleurs. Malheureusement, il semble que Canal Vie ait choisi de privilégier le lifestyle, préférant le magazine au documentaire.

Un résumé de l'émission ''Autopsie'' à Canal D qui en dit long sur la densité du contenu

Imaginez un Canal D qui déciderait de prendre davantage de beaux risques comme ceux qu’il prend déjà avec des films comme Remix Manifesto et Durs à cuire et qui produirait plusieurs longs-métrages documentaires d’enquête sur des sujets chauds. La justice paie? Alors pourquoi ne pas s’intéresser aux crimes économiques, à la corruption des dirigeants politiques, aux compagnies minières canadiennes à l’étranger plutôt que de ramener ad nauseam des histoires de tueurs. Tant qu’à ronger l’auditoire de Radio-Canada, pourquoi ne pas partager aussi son intérêt pour les documentaires fouillés? Canal D est capable de faire de la qualité, et le public aurait tout à gagner en côtoyant plus souvent des productions inspirantes comme Manifestes en série que des séries judiciaires qui font croire à défaut que nous vivons dans un monde violent où la criminalité est en hausse. (une légende urbaine d’ailleurs jamais abordée dans ladite série…)

Imaginez, surtout, un Canal + qui jouerait les HBO et qui choisirait de produire plus de séries originales. La recette semble pourtant avoir été éprouvée : François en série, Hommes en quarantaine : Canal + a le potentiel pour faire de la qualité (et je le rappelle,16,6 millions de profits) . Pourquoi ne pas en faire plus? Pourquoi ne pas être audacieux? Si la production originale est trop chère, pourquoi ne pas proposer à une série web de la prendre en acquisition? Temps Mort, Jules.tv, des exemples de très bonnes productions qui pourraient peut-être faire le saut au petit écran à la place de shows de police américains traduits.

J’aime la télé. Je suis depuis longtemps du coté de ceux qui préfèrent travailler de l’intérieur à l’améliorer plutôt que de lever le nez en remplaçant l’appareil par une plante verte. Je sais que la qualité est possible et j’espère sincèrement que les télés spécialisées auront l’audace d’emmener leurs téléspectateurs plus loin dans le contenu plutôt que de leur donner bêtement ce qu’ils semblent aimer. Rappelons-nous qu’il n’y a pas si longtemps on croyait que les lions préféraient manger des chrétiens plutôt que des antilopes parce que c’est ce qu’on leur donnait le plus souvent…

Quelle place pour les documentaristes dans le web-documentaire?

J’ai bien réfléchi avant d’écrire cet article. Je sais que je risque de déclencher un débat. J’assume.

Je suis allée cette semaine au lancement du nouveau web-documentaire de l’ONF Écologie Sonore. J’y allais principalement pour voir le travail d’Alexandra Guité, une jeune réalisatrice talentueuse rencontrée cet automne aux RIDM et dont je suis depuis le blogue Faire du cinéma en Gaspésie.

J’avais croisé Alexandra dernièrement et elle m’avait parlé de ce projet sur lequel elle mettait tout son coeur pour relever un défi de taille : répondre à une commande de l’ONF en faisant la recherche, réalisant et produisant des capsules documentaires sur douze personnages en lien avec le son et le bruit.

Ce soir-là, j’ai d’abord été surprise par l’ampleur de l’évènement, sachant que le projet avait été fait dans des conditions artisanales, avec une économie de moyens. Mais passons.

Mon malaise s’est accru quand se sont succédés sur la scène Hugues Sweeney, conseiller et concepteur à la  programmation numérique du programme français de l’ONF suivi de Nicolas Saint-Cyr de l’agence TOXA. Le temps avançait, mais personne n’invitait Alexandra à monter sur scène. Pour moi, il semblait étrange qu’on ne demande pas à la réalisatrice de parler elle-même des personnages qu’elle avait débusqués. Surtout que la plupart d’entre eux se trouvaient dans la salle, toujours un indice révélateur de la proximité d’un réalisateur avec ses sujets et souvent, de sa générosité. Il manquait quelqu’un au portrait de famille. Et plus le temps avançait, plus mon malaise grandissait.

Il a fallu que quelqu’un du public propose de faire monter sur la scène Alexandra Guité qui avait fait la recherche, la réalisation et la production des capsules documentaires. Et elle a fait quoi Alexandra une fois sur scène? Elle a jeté sur la salle son sourire rayonnant et elle a remercié ses collaborateurs, un par un. Elle a aussi glissé un mot sur les «conditions artisanales» et l’incroyable défi de réaliser toutes ces capsules.

Pourquoi dire tout haut ce malaise? Parce que si l’ONF entend prendre le virage du web-documentaire, il faut s’assurer de reconnaître les artisans qui portent sur leurs épaules la dimension documentaire des projets justement. Sinon, on appelle ça du web. Point.

J’exagère? Lisez cet article de Philippe Renaud paru la journée du lancement. On y parle abondamment de plusieurs des douze personnages débusqués par Alexandra, on y parle de l’ONF, de TOXA mais… ah oui, si, d’Alexandra, dans la dernière phrase de l’article, pour la «réalisation de portraits vidéos».  Quand on veut réaliser des portraits vidéos, on fait des corpos pour des organismes à but non-lucratifs . Quand on fait du web-documentaire, qui plus est à l’ONF, on s’attend à ce que son travail de documentariste soit reconnu.

Si le web-documentaire est un genre qui est là pour rester, il faut rapidement se poser de sérieuses questions sur la reconnaissance des différents artisans d’un même projet. Des documentaristes fournissent une âme et du contenu à un projet web qui, demande lui-aussi une vison créative d’ensemble. Est-ce vraiment impossible de trouver de la place pour tout ce beau monde sous les projecteurs? Je ne crois pas. Un nouveau genre s’impose et il serait vraiment dommage de reconnaître le travail de certains artisans plus que d’autres. Le débat est lancé.

MAJ (Mise à Jour)

Quel bonheur de lire tous ces commentaires! L’objectif premier de cet article était de susciter une réflexion.

Je suis ravie de trouver dans les commentaires des remarques constructives qui vont tout à fait dans le sens de mon propos, c’est-à-dire partir d’une situation qui m’a semblé préoccupante et en profiter pour se poser des questions utiles. Je suis très contente aussi du commentaire de Yannick qui dit développer dans d’excellentes conditions un projet comme web-documentariste au sein de l’ONF. Ça balance.

À la lumière de ces nuances, je crois qu’il faut maintenant recentrer le débat sur les solutions. À l’avenir, comment peut-on favoriser la collaboration tout en valorisant tous les artisans d’un projet, dans ce cas-ci au sein d’un genre en pleine évolution, le web-documentaire?

À ce sujet, je retiens le commentaire fort pertinent de Mireille Couture sur l’appropriation des nouveaux codes par les documentaristes, un point sur lequel Yannick pourrait sans doute parler longuement étant donné son expérience autant dans l’univers web que documentaire. Bref, des discussions à suivre.

À Isabelle Couture, Johanne Fournier, Mireille Couture et Yannick B. Gélinas, merci de vos commentaires!

Merci aussi à ceux qui ont relayé ou commenté via Facebook et Twitter.

Pour commencer (et surtout en finir) avec le réseautage

«5 à 7 suivi d’une période de réseautage»

Je ne sais pas pour vous mais je haïs (prononcer j’aaayis) de plus en plus les évènements où on m’indique quand il serait pertinent de réseauter. Plus on annonce ce moment, plus je garde mes poignées de mains et mes cartes d’affaires dans mes poches. Ce qui m’amène à me commettre pour la première fois sur un sujet d’article de blogue des plus populaires : le réseautage à l’ère des médias sociaux.

Dernièrement, j’ai été prise par surprise par des gens qui m’ont demandé «Karine, comment on fait ça du réseautage?» Si j’ai souvent été un peu déçue de réaliser que cette demande coïncidait en fait avec la recherche d’un nouvel emploi, j’ai réalisé que j’avais quand même des pistes de réponses.

Et comme j’en ai assez des recettes de réseautage cheap qu’on offre souvent en formation je vous propose mon grain de sel.

Cesser de voir l’utilisation des nouvelles technologies comme un sujet de débat

D’abord, une petite parenthèse sur les réseaux sociaux.

Ma relation avec la technologie n’a pas toujours été facile. J’ai déjà ri de mon coloc qui me parlait du blogue comme du moyen d’information de l’avenir. J’ai craché sur Twitter en croyant qu’on se contentait d’y écrire ce qu’on avait mangé pour déjeuner. Un ami a dû créer mon compte Netvibes à ma place pour me convaincre de l’utilité des fils RSS. Etc, etc, etc. Mais, comme l’apôtre Pierre, j’ai regretté amèrement ce reniement et j’ai dit aux nouvelles technologies : «pardonnez-moi car j’ai douté».

Je pense que ma relation avec les nouvelles technologies est devenue vraiment harmonieuse et productive le jour où j’ai arrêté de voir la nouveauté comme un sujet de débat (pour ou contre facebook? twitter est-il une perte de temps? peut-on faire du  »vrai » cinéma avec un cellulaire?). Pour moi, la question est maintenant de choisir l’application à utiliser en fonction de la pertinence avec ce que je veux faire ainsi que du temps et de l’énergie que ça demande.

Prenons mon cas : je suis travailleuse autonome, productrice indépendante, arrivée au cinéma après des études en journalisme avec plus ou moins de réseau professionnel dans ce domaine.

Poser la question de l’utilisation de Facebook c’était y répondre. Je n’ai pas les moyens de me priver le richesse du contact avec les centaines de personnes qui m’informent, m’interpellent, me nourrissent, m’inspirent, me font rire. Pour Twitter, ça aura été plus long mais j’ai fini par comprendre et j’embarque progressivement. J’aurais pu me braquer et bouder ces nouveaux médias. J’aurais aussi pu rester dans mon sous-sol et à écrire des livres intellectuels sur la disparition des liens sociaux à l’ère des nouvelles technologies… On fait des choix dans la vie.

Des amis qui travaillent dans des emplois traditionnels, de 9 à 5, dans des bureaux et qui ont une charge de travail incroyable me disent, gênés : «Je n’ai pas de temps pour Facebook et Twitter, je suis vraiment out». Pas du tout. Pour avoir déjà eu à faire des jobs de bureaux particulièrement drainantes je peux absolument comprendre que certains emplois n’offrent pas la liberté nécessaire pour vagabonder sur le web (bien qu’à mon avis ce soit hautement bénéfique pour l’entreprise mais ça c’est un autre débat…) De toutes façons, pourquoi utiliser une technologie «parce qu’il le faut» quand on n’a clairement pas le temps? Pour savoir quel personnage de Twilight vous êtes ou nous dire que vous vous êtes enfin acheté une nouvelle télé? Je comprends l’intérêt mais je ne le partage pas nécessairement. Il est possible d’entretenir un réseau social autrement, soyez créatifs. Mais entretenir des contacts restera toujours quelque chose qui demande temps et énergie.

Le réseautage n’est pas une activité avec un début et une fin.

Pour moi, le réseautage n’est pas une activité qu’on décide de faire du jour au lendemain. Le réseautage est un emploi à temps plein. Il ne s’arrête pas la journée où on trouve le poste qu’on recherchait. Le réseautage assidu implique parfois de refuser un souper d’amis pour se rendre dans un 5 à 7 professionnel où on risque de rencontrer de nouvelles personnes qui partagent nos préoccupations. Il implique aussi de mettre notre gêne de coté pour adresser la parole à quelqu’un qu’on ne connaît pas pour s’intéresser à son travail. Et je dis bien s’intéresser aux autres. Pas seulement se ploguer.

Le réseautage c’est penser et répondre aux autres d’abord

Pour moi, le réseautage se construit dans les petits détails. Quand quelqu’un lance un appel sur Facebook : cherche appart, cherche emploi, cherche lift, cherche whatever, lui répondez-vous? Prenez-vous parfois le temps de transférer un extrait de bulletin électronique auquel vous êtes abonné à un ami simplement en lui disant : ça pourrait t’intéresser. Avez-vous déjà transmis une offre d’emploi à quelqu’un qui n’en cherchait pas nécessairement en lui disant : il me semble que c’est ton genre de contrat? Avez-vous déjà fait circuler une offre d’emploi alléchante pour laquelle vous prévoyiez postuler afin d’informer vos amis de l’opportunité?

Pour moi, le réseautage c’est ça. C’est un tricot qui prend du temps à faire. Et comme on ne commence pas à se tricoter un chandail au premier gel parce qu’on sait qu’il ne sera jamais fini avant le printemps, on ne décide pas de réseauter la journée où on a besoin d’un réseau. Il faut du temps pour se forger un réseau. Et plus votre réseau est basé sur une logique  »d’utilitarisme » (j’entretiens des liens uniquement pour mettre ces personnes à contribution quand j’en ai besoin et jamais l’inverse) moins il a de chances de servir et de durer.

Si j’étais contracteur

Depuis quelques semaines, je mijote cette comparaison qui, selon les jours, m’enrage ou me fait sourire.

Après avoir passé le plus clair de mon temps des dernières semaines à remplir des demandes de subventions pour les différents projets de films pour lesquels je travaille, je me suis mise à me demander comment aurait pu se produire le scandale des liens entre le crime organisé et le secteur de la construction si les contracteurs avaient eu à passer au travers de la même démarche que les cinéastes pour obtenir du financement public.

C’est que je ne crois pas que les gens qui traitent les artistes de paresseux se doutent du travail qui se cache derrière chaque dollar demandé à l’État. Par exemple, notre dernière demande au programme Jeunes créateurs fait environ une quarantaine de pages. Le montant demandé? 5000$. Ça fait une page pour chaque 125$ demandé.

En respectant le ratio quantité de papier rempli vs montant demandé, imaginez la brique qu’aurait déposé le consortium Génieau pour le contrat de 356 millions des compteurs d’eau. Un document d’un peu plus de deux millions de pages!!

Et pour une récente demande à un arrondissement pour développer un documentaire à partir d’un de leur projet? Un document d’une dizaine de pages qui m’a demandé une fin de semaine complète de travail. Le montant demandé? 2 580$. L’entente conclue avec la ville ensuite fait 8 pages…

Quand j’en parle à mon frère ingénieur ça le fait rigoler : -moi je remplis un formulaire :  »le pont est fini » documents d’appui?  »rapport qui montre que le pont est fini » Le chèque finançant la construction ne tarde jamais à arriver…

Quand je veux vraiment rire, je fais seulement penser à quoi pourrait ressembler la section  »démarche de l’auteur/note d’intention » d’un contracteur soumis aux mêmes critères que les cinéastes?

Note d’intention :

En quoi votre projet est-il important pour vous? Pourquoi êtes vous la meilleure personne pour le réaliser? Quelles sont vos sources d’inspiration, les raisons qui vous motivent à vous engager dans ce projet?

-euh… $

Combien de temps faudra t-il pour se débarrasser de cette idée répandue que la culture quête de l’argent alors que les autres secteurs en ont simplement besoin? À quel moment les emplois dans les secteurs du bois, des mines et de l’automobile sont devenus des emplois plus importants que ceux des artistes? Parce que ça ne se fait pas avec les bras?

Une récente étude de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain sur le financement de la culture par le secteur privé le confirme. En voici quelques points saillants :

-le secteur culturel est en forte croissance dans la région métropolitaine de Montréal. En 2008, on recensait 96 910 emplois directs, une croissance annuelle de 4,6% par année en dix ans soit presque trois fois plus que la moyenne globale du marché du travail, qui est de 1,7% sur cette période

-Le salaire annuel moyen des travailleurs du secteur culturel est de 44 000$, ce qui est légèrement inférieur à celui des autres industries (48 500$). Par contre, il est caractérisé par une grande disparité des salaires : le salaire moyen des artistes, auteurs et interprètes est de 24 000$. C’est l’emploi le moins bien rémunéré du secteur culturel, soit à peine plus que la moitié (55%) du salaire moyen.

-La contribution du secteur de la culture à Montréal représente 6% du PIB de la région.

Maintenant, il faut essayer de rester positifs, en attendant les prochains coups de pelle que Harper va nous envoyer en pleine face.